LE PORT DU PRESERVATIF DANS LES FILMS PORNOGRAPHIQUES

 

 

Le 8 novembre 2016, en marge de l'élection présidentielle américaine, les électeurs de l'Etat de la Californie ont été amenés à se prononcer pour ou contre le port obligatoire du préservatif dans les films pornographiques produits dans l'Etat. Il s'agissait ici en fait d'une proposition d'extension d'une mesure déjà en vigueur depuis novembre 2012 dans le comté de Los Angeles. Les plus grosses structures de production de films X, opposés à cette mesure, ont mis en avant le présumé péril économique qu'entraînerait son entrée en vigueur, expliquant que les films tournés avec préservatifs s'exporteraient mal, et que l'application de la loi n'aurait comme effet que d'inciter les studios à se délocaliser dans les Etats voisins. La proposition fut finalement rejetée par les Californiens. Il faut préciser que cet Etat est une des premières places de tournage de films X du pays, avec plus de 200 sociétés de production employant des milliers de personnes (1). Le chantage à l'emploi a donc semble-t'-il parfaitement fonctionné.

 

Il n'existe, à ma connaissance, aucune nation où le port du préservatif dans les productions pornographiques serait obligatoire. Je suis preneur de toute information contraire, alors n'hésitez pas à m'écrire! En France, le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel (CSA), autorité de régulation des programmes audiovisuels, a obtenu qu'à partir du 01er janvier 2007, les chaînes de télévision ne diffusent plus que des films X où le port du préservatif est systématique, et qu'un message de prévention contre les infections et maladies sexuellement transmissibles soit diffusé avant le début de chaque film (2). Cette mesure ne s'applique cependant pas pas aux revues, aux photographies et surtout pas à Internet, premier média de diffusion de pornographie, sur lequel le CSA n'a aucune autorité.

 

Malgré l'importance évidente d'un message clair sur les dangers du sexe sans protection, le X continue de faire la promotion de rapports non protégés. A l'échelle mondiale, rares sont les tournages où les préservatifs sont de mise. Lorsque celui-ci est présent, il est généralement limité aux seuls scènes de pénétration, alors que des risques existent aussi avec les rapports bucco-génitaux. De plus, il ne s'agit que du port du préservatif masculin, les solutions féminines n'étant jamais représentées.

 

Plusieurs raisons pour tenter de légitimer l'absence du préservatif sont généralement avancées par les producteurs de films X:

 

1) Le préservatif représenterait une source de contraintes techniques et visuels;

2) Les consommateurs seraient réticents à consommer de la pornographie où les acteurs porteraient des préservatifs;

3) L'industrie pratiquerait déjà une "autodiscipline" suffisante, en imposant aux acteurs et actrices la présentation avant chaque tournage de tests de dépistage HIV récents.

 

 

I. MONTRER LE PRESERVATIF, UNE CONTRAINTE ?

 

La sexualité présentée par les films pornographiques est une sexualité de la performance. Les poses s'enchaînent sans temps mort, le ballet des corps et des positions doit s'exécuter de manière fluide. La sexualité doit y être facile; l'érection est immédiate, le plaisir aussi, la jouissance également.

 

Tourner avec protection oblige les réalisateurs à intégrer dans leurs films la pose du préservatif, ce qui serait de nature à couper le rythme de l'action. Le retrait du préservatif, acte n 'étant pas considéré comme particulièrement glamour, serait également délicat à intégrer à la mise en scène.

 

L'affaire se compliquerait encore lors des scènes à trois partenaires ou plus. Au cours d'une même scène, un même acteur peut alterner entre ses partenaires. Une protection efficace impose l'utilisation d'un nouveau préservatif à chacun de ces changements, dès lors que tout le monde n'est pas individuellement protégé; ce qui compliquerait dramatiquement la tâche.

 

Enfin, l'ancienne actrice et désormais réalisatrice Ovidie explique aussi que certains acteurs n'arrivent pas à maintenir une érection suffisante sur toute de la durée du tournage, dès lors qu'ils portent un préservatif (3)

 

 

Sauf que...

 

Dans la grande majorité des films pornographiques, soit l'acteur est déjà en état d'érection au début de la scène (il se sera ou aura été au préalable "chauffé" hors cadre), soit la mise en érection fait partie du scénario qui est présenté (le plus souvent: l'actrice réalise une fellation ou une masturbation préalable à la pénétration). Les quelques secondes requises pour enfiler un préservatif ne représentent donc pas de ralentissement particulier. Le retrait du préservatif peut quant à lui être parfaitement exécuté hors cadre, puisque de toute façon, l'éjaculation clôt la quasi totalité des scènes.

 

Pour les scènes de sexe à plusieurs, il ne s'agit finalement que de multiplier ces quelques secondes de pose par le nombre de partenaires, ce qui sur la totalité de la scène ne représente pas grand chose. L'exercice exige surtout un minimum de coordination et d'anticipation du réalisateur, et de direction de ses acteurs. Rien d'insurmontable; des réalisateurs capables de filmer une demi-douzaine d'acteurs à la besogne sous plusieurs angles de caméra doivent être capables d'exiger d'eux le port du préservatif.

 

Quant aux acteurs qui n'arriveraient pas à tenir une érection sans protection... Ne peut-on simplement pas considérer qu'avoir une érection suffisante avec un préservatif est un préalable au métier d'acteur X? Et par voie de conséquence, refuser les acteurs n'arrivant pas à être performant avec protection.

 

 

II. LES CONSOMMATEURS OPPOSES AUX FILMS TOURNES AVEC PRESERVATIF ?

 

Selon les grands studios de production, les spectateurs eux-même seraient réticents à consommer des films présentant des scènes tournées avec préservatifs (4) (5), notamment parce que ces films ne seraient pas achetés par des diffuseurs étrangers (6). L'objet aurait quelque chose de repoussant, qui relèverait aussi bien de l'esthétique (un préservatif standard blanc passerait mal à l'image) que du fonctionnel - on associe au préservatif la conception et la maladie, deux notions peu compatibles avec l'idée de sexe ludique que promeuvent les films pornographiques. Montrer du sexe protégé serait donc montrer du sexe triste, du sexe angoissant. Comme le résume Rocco Siffredi, saluant la décision des électeurs californiens: : " Les gens, quand ils regardent un film porno, ne veulent pas penser à la réalité, ils veulent rêver" (7)

 

Sauf que...

 

En France, les chaînes de télévision respectent la directive du CSA et ne diffusent plus de films X sans préservatif depuis le 1er janvier 2007 (2). Or aucune de ces chaînes ne s'est plaint d'une chute de son audience à la suite de l'entrée en vigueur de cette mesure; l'érosion de l'audimat des chaînes porno existe bien, mais est dû à la concurrence de la pornographie gratuite sur Internet. Je n'ai trouvé aucune étude, aucun travail, aucun sondage qui confirmerait que les consommateurs se détourneraient d'un film X au motif qu'il présente des acteurs se protégeant. Si tel était le cas, les gros studios auraient depuis longtemps arrêté de produire des films pour le marché de la télévision française, et les chaînes spécialisées auraient mis la clé sous la porte. Or, il y a toujours en France une vingtaine de chaînes payantes diffusant exclusivement des films pornographiques, ce nombre ayant crû avec le développement des bouquets numériques, ainsi qu'une chaîne généraliste à péage, Canal +, proposant depuis trente ans un film pornographique inédit par mois - ce qui constitue d'ailleurs toujours une part essentielle de son identité.

 

Sur la question de l'esthétisme de l'objet, il existe aujourd'hui des préservatifs de différentes couleurs, dont certains transparents. Les fabricants de préservatifs rivalisent d'astuces marketing pour rendre le préservatif plus "fun"; nul doute que certaines de ces idées peuvent se fondre dans les tournages de films porno.

 

Surtout, cette idée que le préservatif est à associer à la maladie est à combattre. Ne peut-on pas en effet considérer l'inverse? Une sexualité correctement protégée est libérée de l'épée de Damoclès que sont les infections et les maladies sexuellement transmissibles. La sexualité avec préservatif n'en est pas moins impressionnante; elle est simplement plus adulte, entre personnes respectueuses de leurs santés réciproques.

 

 

III. LES LIMITES DE L'AUTODISCIPLINE DU MILIEU

 

Les productions sérieuses exigent de leurs acteurs et actrices des tests HIV récents, généralement vieux d'une à trois semaines; la non-présentation de ces tests interdisant l'acteur de tournage et donc de rémunération. Ce système est jugé comme efficace par les grosses structures du milieu, qui mettent en avant que les cas de contaminations par le SIDA sont restés extrêmement peu nombreux.

 

Sauf que...

 

Tout est dans le "récent": tous les rapports non protégés qu'a eu l'acteur depuis son dernier test passent au travers de la détection, qu'ils s'agissent de rapports lors de tournages ou dans la sphère privée. La fiabilité des tests n'est d'ailleurs optimale qu'au bout de six semaines après le dernier rapport à risque (8). Ainsi, en 2004, l'acteur X américain Darren James a présenté pour un tournage un test attestant de sa séronégativité, mais avait eu postérieurement au test seize rapports non protégés sur des tournages; trois actrices seront par la suite déclarées séropositives (9)

 

De même, en pratique, si un acteur ou une actrice se présente le matin d'une scène sur un tournage conséquent sans présenter de test, il n'est pas garanti qu'on lui interdise réellement de tourner. Un tournage implique la mobilisation de tout un ensemble de personnes: acteurs, actrices, équipe technique, ainsi que de diverses ressources financières; tout retard a un coût. Certains acteurs et actrices peuvent également se révéler primordiaux pour un tournage, de par leur notoriété (comme dans le cinéma traditionnel, certaines actrices ont un nom qui peut porter le film commercialement) ou par leur compétence (contrairement à ce qu'on pourrait croire, il est compliqué de trouver des acteurs masculins physiquement au niveau pour tenir le rythme de tournage d'un film porno). Aussi, pour peu que l'acteur ou l'actrice soit un peu connu(e) et respecté(e), on pourra volontiers lui "faire confiance" et passer outre.

 

Pourtant, la sexualité des films porno n'est pas la sexualité quotidienne. La multiplication des partenaires, ces partenaires ayant eux-même régulièrement des partenaires diverses, fait qu'on ne peut toujours se contenter d'un contrat moral de confiance sur un tournage X, le cercle des rapports sexuels étant impossible à contrôler. En 1998, l'acteur de films pornographiques américain Marc Wallice participe à un tournage sans avoir remis de test récent, mais l'équipe du film accepte finalement sa présence sur un principe de confiance. Marc Wallice s'est révélé séropositif, et l'une de ses partenaires du tournage, Brooke Ashley, affimera avoir été contaminée alors par Marc Wallice. Brooke Ashley révélera également que son contrat ne lui permettait d'exiger des préservatifs que pour la moitité de ses partenaires masculins du film... (10)

 

Des actrices connues comme par exemple Adeline Lange, ont pourtant témoigné des difficultés à obtenir ces fameux tests, même sur des tournages renommés (9). Comme le résume Ovidie, qui a toujours refusé les rôles avec des partenaires non protégés, et en exige le port par les acteurs qu'elle dirige aujourd'hui: "A chaque fois qu'on m'a proposé de travailler sans préservatif, j'ai toujours ressenti ça comme si on me disait: "tu peux tomber malade, je m'en fous" (11). Selon l'Adult Industry Medical Health Care Foundation, organisation médicale américaine qui se consacrait à la santé des acteurs et actrices (aujourd'hui dissoute), seuls 25% des acteurs porno américains en 2004 se protégeaient (4) (12) (13)

 

En France, le 23 juin 2006, une actrice, trois anciennes actrices et deux acteurs soutenus par Act Up! (association française de lutte contre le SIDA) ont publié une tribune dans le journal français Libération, réclamant une normalisation de l'utilisation du préservatif dans les productions pornographiques (14). Cette opinion n'est cependant pas commune à l'ensemble des acteurs du milieu: à l'occasion du vote de 2012 à Los Angeles et de celui de 2016 en Californie, plusieurs acteurs et actrices comme James Deen ou Jessica Drake, ainsi que la française Katsuni se sont opposés au projet, principalement pour sa dimension liberticide (12) (15). James Deen a depuis été condamné à 71 000 euros d'amende pour, entre autres, ne pas avoir fourni de préservatifs aux acteurs de son studio de production à Los Angeles (16)

 

Nous ne parlons d'ailleurs ici que de tests HIV. La palette des infections et maladies sexuellement transmissibles est large, et pour des raisons de coût, tout ne peut être testé à chaque fois. Selon des données de l'Adult Industry Medical Health Care Foundation, sur 483 acteurs et actrices américains testés entre 2001 et 2003, 40% seraient porteurs d'une maladie sexuellement transmissible, 17% d'une chlamydiae, 10% d'une gonhorrée et 10% d'une hépatite (4) (9)

 

Surtout, cette pratique de tests préalables aux scènes n'existe que pour les productions importantes de studios installés, ce qui à l'échelle planétaire du X, relève de l'anecdotique. Le gros du X, ce sont des productions réalisées à faible coût où le port du préservatif n'est jamais exigé. Les acteurs et actrices y sont anonymes et interchangeables; sur ces tournages sans stars, toute actrice réticente à tourner sans préservatif sera rapidement remplacée par une autre moins regardante. La plupart des actrices sont dans des situations de précarité ne les mettant clairement pas en position de force. Les militants d'Act Up! avancent que certains producteurs paieraient même pour des scènes non protégées, des cachets jusqu'à deux fois supérieurs à ceux d'un tournage safe (5) ! Une sorte de prime de risque en somme. Enfin, les jeunes femmes et jeunes hommes choisis pour ces tournages proviennent généralement de pays et de milieux où l'éducation sexuelle est insuffisante, voir inexistante. Ces derniers vont donc s'exposer par méconnaissance à des pratiques dangereuses pour leur santé (5)

 

L'industrie du X affirme souvent que les scandales sont très rares, signe que les opérations de dépistage seraient efficaces. Outre que l'on peut objecter que "rare", c'est déjà trop, il ne faut surtout pas minorer le nombre de contaminés qui s'ignorent. Les risques sont précisémment concentrés sur les tournages où aucun test n'est demandé (et encore une fois, ces tournages sont majoritaires), et où donc l'état de santé des acteurs et des actrices est une donnée largement inconnue. De surcroît, aucune disposition n'oblige un producteur à communiquer sur l'état de santé d'un acteur. Il est donc fortement probable que les cas de contamination soient beaucoup plus élevées qu'annoncées.

 

 

 

IV. ET LA PREVENTION ?

 

Interrogé sur la question du port du préservatif, Grégory Dorcel, directeur général de la société de production fondée par son père, expliquait qu'on ne peut exiger aux films porno de délivrer un message de prévention, puisqu'ils sont destinés aux personnes de 18 ans et plus, et que le discours de prévention se tient à l'adolescence (17). Autrement dit: le spectateur de porno serait obligatoirement un majeur correctement informé des risques liés à la sexualité.

 

On ne peut que relever l'hypocrise de telles déclarations: on sait parfaitement, et Dorcel aussi, que le premier contact avec la pornographie a lieu dès la sortie de l'enfance, à partir de l'âge de 11 ans, relativement souvent même avant le premier contact avec la sexualité. De plus en plus souvent, le film porno est l'éducation sexuelle de la jeunesse; c'est navrant mais c'est une réalité. Le monde du porno ne peut donc s'enfouir la tête dans le sable. De surcroît, quand bien même le message de prévention est effectivement délivré à partir de l'âge de 13 ans, il n'y a pas de garantie qu'il soit correctement intégré par l'auditoire; on peut très bien, arrivé à la majorité, rester ignorant ou peu sensible aux principes fondamentaux de la protection. La SMEREP, mutuelle française pour étudiants, a enquêté sur la pratique du port du préservatif chez les jeunes. Elle explique dans un communiqué du 17 novembre 2016 que "L'enquête publiée par la SMEREP met en lumière la désinformation des jeunes au sujet du SIDA, notamment concernant sa guérison et ses modes de transmission. La SMEREP tient donc à rappeler aux lycéens et étudiants l'importance d'être vigilant de et se protéger lors de rapport sexuels". L'enquête fait notamment état d'une méconnaissance inquiétante des jeunes, puisque par exemple 12% des étudiants et 14% des lycéens croyant qu'il est facile de guérir du SIDA! (18)

 

 

En montrant des acteurs et actrices ayant quasi systématiquement des relations sexuelles sans préservatif, le porno sous-entend qu'une relation sexuelle épanouie se fait sans protection. Débattre si oui ou non le sexe est meilleur sans capote est possible, mais c'est un débat d'adultes, qu'on ne peut avoir qu'avec un ou une partenaire avec lequel une contraception est pratiquée, un état de santé sain vérifié et une confiance mutuelle assumée. Sans tous ses critères, le sexe sans protection s'apparente à une partie de roulette russe.

 

AFREG - 1ère version de l'article - décembre 2016.

 

 

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Cet article a été en partie réalisé à partir des sources suivantes: